Texte d'Anne Alessandri, ancienne directrice du FRAC Corse. 

 

Destinazione piazza Sassari Piazza Castello

17 juillet/17septembre 2014

 

Il grattacielo nuovo 1965 (de Fernando Clemente1)

La place Castello de Sassari descend, elle est sur la pente qui va de l’Université à la gare

en passant par la majestueuse place d’Italia. Le glissement n’est pas freiné. En Italie, les

places ne sont pas forcément des espaces plans, comme en France où leurs

emplacements sont choisis et construits comme des aires d’envol ou d’atterrissage. En

Italie, elles épousent les tendances du relief, elles basculent. A Aregno, par exemple, la

place est complètement inclinée, à Sienne elle absorbe vers le centre. Les places ne luttent

pas contre les dénivelés, elles font avec. Elles sont des espaces libres. On ne sait pas

comment on a décidé de faire une place là. Ailleurs on ne se pose pas la question. Ces

places, elles sont d’abord des ouvertures vers le ciel ; on peut le contempler et, de jour

comme de nuit, ressentir une sorte de déséquilibre comme accompagnant le mouvement

giratoire du globe que nous habitons ; de la place où nous sommes, la nôtre au monde.

Cette piazza Castellu est sur l’artère principale qui court, traverse la ville par son centre.

Elle est un îlot dans ce fleuve qui se sépare pour la contourner, l’entourer et qui reprend,

après elle, linéaire, Corso Vittorio Emanuele, son flot égal et continu. Les places sont plus

ou moins des îles ; celle-là plus.

Il grattacielo nuovo : L’étrangeté architecturale de cette intervention osée pour son époque demeure significative. Elle tient de l’ambition affirmée de construire plus haut-

premier geste d’une conquête de l’espace-, de rendre concret un élan vers le ciel, la lune où l’on prévoyait de se rendre bientôt et curieusement mais presque logiquement

d’associer cette ambition idéaliste à une autre qui ne l’est pas moins : celle de résoudre le

problème de l’accroissement de la population... Après tout n’irions-nous pas un jour habiter

ailleurs dans la galaxie... ? Alors, en 1965, cette promesse d’aventure est une source

d’inspiration inépuisable et le reflet d’une grande foi en la science et l’exploration futuriste,

dont la traduction comme la critique prennent la forme de fictions, récits et films en tous

genres. On est à quelques années de la sortie du film et du roman cultes « 2001

L’Odyssée de l’espace » (1968) diffusés quelques mois avant le kitschissime Barbarella2.

 

Tout un ensemble de considérations mélangées, d’influences générales, et de contraintes

locales résumées dans un geste d’architecte, représentait, à l’échelle de Sassari, un

événement et sans doute un signe. Le bâtiment témoigne d’une évidence de modernité

déjà passée. Il est trop tôt pour parler d’archéologie et ce ne sera sans doute jamais le

cas .Avant qu’il ait une chance de rentrer dans l’histoire il grattacielo nuovo construit entre

1960 et1965 sera démoli.

Entreprise déjà trop tard, sa construction intervient à la charnière entre l’engouement pour

la modernité des formes simples du constructivisme et le rejet d’un urbanisme

essentiellement utilitaire interprété comme quasi carcéral. La simplicité des lignes et

l’absence de recherche pour maquiller la forme utile est souvent mal perçue ; c’est

l’esthétique des HLM.

En 1976, le chanteur Adriano Celentano fait un tabac avec I want to know fustigeant les

constructeurs qui obligent les gens à vivre « nelle case d’oggi, inscatolati come le

acciughe ». Le moment de grâce n’a pas duré longtemps pour la modernité sapée par les

dérives d’une architecture à bas prix qui interprète piteusement les principes de Le

Corbusier.

Mélissa Epaminondi est artiste et architecte et, pour elle, la piazza Castellu présente le

double intérêt d’être à la fois un lieu de vie central et un point de repère urbain ; un signe

sinon un symbole de l’activité mêlée au rêve d’avenir : l’énergie du cœur. Elle a vu

immédiatement l’harmonie simple et brutale de la conception : Dominée par sa forme

dressée en volume, la place s’étire dans l’axe du grattacielo ; ce n’est pas une ombre, au

contraire l’ombre ne l’atteint que le soir. Le sommet de la tour culmine, hérissé d’antennes.

Leonardo Boscani se souvient qu’en période de Noël, quand il était petit, une étoile y

brillait, visible de loin.

Le film de Mélissa survole la zone de rayonnement de la tour à partir de la plage la plus

fréquentée du territoire communal. Légèrement flouté par un reflet qui donne à l’image un

aspect « colorié » un peu daté, usé, il emporte dans le temps comme un retour en arrière. Il

recrée la découverte d’une nouveauté d’alors sur une musique synchro authentique. Voilà

l’histoire dit le film. Puis il suggère la déchéance et la décrépitude d’une part, l’oubli déjà et

le paradoxe de cette promiscuité avec la vie, l’effervescence de la rue au cœur de la ville.

Cette grande structure sans fonction presque vide c’est un échec (peut-être) encore visible

parce que tellement central. Implanté ailleurs il aurait peut-être déjà disparu mais ailleurs il

n’aurait pas été. Il ne témoigne de rien, il est une évidence. Un vide là, qu’on peut remplir à

l’occasion de réflexions vertigineuses sur l’architecture, sa vie, son rôle.

Ce n’est pas ce que fait Mélissa Epaminondi qui en a pourtant la science. Non, elle regarde

avec intérêt et attention, elle retient les témoignages : de Giulia qui embrassait des garçons

dans l’ascenseur du grattacielo où ils parvenaient à pénétrer malgré les codes de sécurité,

de personnes du quartier qui ont vu, réprobatrices, le bâtiment s’édifier et d’autres moins

hostiles , de la gardienne, toujours la même, qui sait que l’étoile de Noël était installée par

un marchand de meubles, de Leonardo à qui son papa montrait de loin, sur le toit, cette

 

étoile lumineuse qui y était installée, pour les fêtes ; Léonardo Boscani qui dit qu’il la revoit

rouge et la dessine de son trait, ardente. Elle sera posée au sol, sur la place, noire comme

après refroidissement de la fusion et légère et bien nette3.

Mélissa Epaminondi fait voir à travers le filtre bleu et rose qui nacre, floute un peu, déforme

et dont les tons sont en fait ceux de la façade décolorée par le temps et la distance : formes

sèches, couleurs tendres. Personne n’abandonne le rêve de partir sur la lune. Ce rêve

douteux et collectif qui précède ceux qui y vivront. Personne ne veut penser non plus que

les souvenirs disparaissent au contraire...

 

Anne Alessandri, 2014 - 2016

 

1 Architecte et urbaniste, né à Sassari (1917 – 1998).

2 Le film « 2001 : l’Odyssée de l’espace » a été présenté en avant-première à New York en avril 1968. Le

réalisateur Stanley Kubrick et Arthur C. Clarke, auteur de récits futuristes, qui s’étaient rencontrés en 1964 ont

travaillé ensemble au scénario de cette œuvre à la forme rigoureuse et épurée. Le roman du même titre a été

édité l’année de la sortie du film.

Sorti en Octobre 1968 « Barbarella », le film de Vadim est une adaptation du personnage de la bd éponyme

de Jean-Claude Forest. « Barbarella » héroïne sexy intergalactique, habillée par Paco Rabanne évolue dans

des décors psychédéliques.

3 Leonardo Boscani est artiste. Il a dessiné et suivi la fabrication de l’étoile avec le ferronnier (Nicolo Chessa).

Il vit et travaille à Sassari. Sa notoriété dépasse le territoire. Il pratique, le dessin, la peinture, la vidéo et la

performance. Il est le concepteur de VU VULA ‘ AGENZIA DI VIAGGI CLANDESTINI qui propose des

expériences de déplacements dans le temps et dans l’espace. Sa filiale COSMIK est spécialisée dans les

excursions interplanétaires. Au-delà des propositions d’évasion portées par une iconographie qui emprunte

avec humour aux images apparemment heureuses et teintées d’insouciance des années 50, on lit dans les

actions de VU VULA, le dur constat d’un état du monde auquel elles n’engagent pas à se résigner ; à l’inverse

elles sont des actes de contestation, des interventions fortes participatives et communicatives.